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La “Jeanne” débarque
La “Jeanne d’Arc” n’est pas un bateau comme les autres. Au branle-bas du matin, c’est la mer qui prend l’homme, et Renaud qui fait le réveil. Un gage donné aux jeunes officiers élèves qui terminent leur cycle de formation de l’école navale par une navigation au long cours. Et puis vient le clairon “la marche” qui annonce le petit déjeuner de l’équipage. la tradition n’est pas oubliée. La “Jeanne d’Arc” navigue entre son rôle de bateau école et sa mission de porte hélicoptères opérationnel. Des tâches qui rythment sa vie et qui compliquent un peu plus celles de ceux dont le simple rôle est de faire avancer le navire et de faire vivre au mieux ceux qui l’habitent. Et en plus, la “Jeanne d’Arc” est un emblème de la France, un mythe célébré dans le monde entier. Et comme un mythe ça s’entretient, on ne chôme pas sur la “Jeanne”.
Sur la passerelle, officiers et officiers mariniers scrutent l’horizon et les instruments. La Jeanne tient son cap et les témoins de ses centres vitaux sont au vert. Le petit jour est porteur de bonnes nouvelles. La météo est satisfaisante, ciel clément et mer formée mais peu agitée. La Réunion est en ligne de mire. Dans les postes, sur les bannettes de leurs travées, tous ceux qui ne sont pas de quart somnolent encore. Les hauts parleurs résonnent. Une nouvelle tranche de vie commence.
Un hippodrome Bernard-Giraudeau
Dans les coursives, les échappées, sur tous les ponts, chacun se croise ou se suit, pour se diriger à partir de 7 h 30 vers les différents carrés ou le petit déjeuner attend. C’est l’heure aussi ou le ballet des balais commence, le temps du poste de propreté. Et chacun s’en va vers ses fonctions. En marge les quarts s’organisent. Il y en a sept sur la Jeanne (8h-12 h ; 12h-14 h ; 14h-18 h ; 18h-20 h ; 20h-24 h ; 0h-4 h ; 4h-8h). Les élèves sont en cours. Plusieurs salles leur sont réservées selon les spécialités. Dehors, les exercices se succèdent. Plage avant pour le tir. A l’arrière, sur la plate-forme aviation, pour les exercices sécurité hélicos. Les chiens jaunes se désarticulent, les pilotes tendent le pouce. Sur tribord, le Georges-Leygues et la Rieuse jouent les anges gardiens, routes parallèles, allures identiques. Midi. Les postes de quart voient arriver la relève. Les autres bureaux se vident tandis que les carrés “détente” se remplissent au gré des grades. C’est l’heure du déjeuner. Chez les officiers mariniers, depuis la visite de leur “ancien” le comédien Bernard Giraudeau dont la photo trône face au bar, on joue au jeu des courses de chevaux sur l’hippodrome “Bernard-Giraudeau”, une sorte de “petits chevaux” sur une grande plaque de bois made in Jeanne d’Arc. L’après-midi est sur le même tempo que la matinée, celui des métiers et des études, avec un pic à 16 heures pour le changement de quart. C’est l’heure où les cuistos et les motels sont aux repos. Du côté de la boulangerie pâtisserie, on voudrait bien en dire autant. Mais la nuit, c’est la boulangerie qui s’active et le jour, les pâtissiers prennent le relais. Et les manœuvres navales se poursuivent avec le Georges-Leygues. Les bâtiments simulent une manœuvre de Préram (présentation de ravitaillement à la mer) que dirige un élève. Chacun d’entre eux devant en faire au moins quatre au cours de sa formation, c’est près de 600 manœuvres de ce type qui sont réalisées pendant la campagne. Alors que les hommes du bord retournent vers les carrés pour le premier service du dîner, à 18 h 30 un grand briefing que préside le commandant de Briançon rassemble tous les élèves dans la grande salle de conférence. Plusieurs d’entre eux prennent la parole pour faire l’état de la journée passée et donner le programme de celle à venir, ou pour exposer des sujets de droits ou des thèmes de société. C’est le dernier rendez-vous important du jour. Le reste de la soirée, excepté pour les hommes qui vont se relayer au quart ou les boulangers, appartient au domaine du loisir et du repos. Troisième et dernier service à 20 heures, un film, un jeu de cartes, des discussions, de la gym, de la musique... et retour aux bannettes plutôt confortables. Le roulis se charge alors des corps éreintés. La Jeanne d’Arc a vraiment tout prévu.
“Je veux être beau...” Il y a foule chez le coiffeur. Le matelot Samuel Balazi, un malbar de Sainte-Marie à la tondeuse redoutable a prévenu ses clients : le salon est complet jusqu’à la Réunion. La coiffure, ce n’est pas sa spécialité d’origine. “Dans le civil, j’étais électricien. Et je le redeviendrai lorsque j’aurai quitté la marine. Mais ce jour n’est pas pour demain”. C’est sa deuxième année sur la Jeanne et tout va bien. La Réunion lui manque un peu et l’escale va lui permettre de retrouver ses parents qui habitent Terrain-Elisa dans les hauts près de la Ressource. Son frère est tenté par l’armée de terre. “Un Malbar sur la mer, c’est rare”, affirme Samuel au moment où arrive son copain Max Brouan, quartier maître de deuxième classe, originaire de la Ravine-à-Malheur. Lui, en est à sa troisième campagne. Et son grand sourire traduit bien sa joie d’arriver à la Réunion. “La Jeanne me ramène presque à la porte de chez moi à La Possession. C’est trop génial. Ma famille n’aura pas des kilomètres à faire pour m’accueillir”. Max s’installe sur la chaise “Je veux être beau... c’est important l’arrivée au pays”.
La “Jeanne” et les quatorze Réunionnais Auprès de la Jeanne, les Réunionnais sont quatorze, soit deux fois plus que les sept nains autour de Blanche Neige. Mais comme pour les Trois Mousquetaires qui étaient quatre, ils ne font pas le bon nombre sur la photo où ils ne sont que treize. Le manquant le Maître Baptiste, mécanicien, était retenu en salle des machines. Ses copains l’ont regretté mais ils ont gardé le sourire car ils ne sont pas superstitieux. Ainsi, sur le pont bâbord avant de la Jeanne d’Arc ont retrouve de gauche à droite, en haut : QM Mebareck, Mot Mardemoutou, QM Roynard, Mot Gobarden, Mot Morel, Lt Mussard, Mot Balazi, Cpl Virginus. En bas : QM Brouhan, SM Magdeleine, Mot Smith, QM Gazemont, SM Rakotondravola.
“La campagne est faite pour moi” Le second maître Benjamin Rakotondravola, 29 ans, secrétaire au bureau des ressources humaines est peut-être le plus gâté de tous les marins par les escales à venir. Après la Réunion, la Jeanne doit s’arrêter à Mayotte, face à Dzaoudzi, puis à Madagascar, au port d’Antisiranana, ex-Diego Suarez. Or, le SM, est né à Madagascar, il a passé sa prime enfance à Mayotte et son adolescence et sa jeunesse à Saint-Pierre de la Réunion. “C’est vraiment merveilleux, cette campagne, elle est faite pour moi”, clame Benjamin, engagé en 98, dont la famille est toujours à Bois-d’Olive. Sur la Jeanne depuis trois ans, il n’est en rien lassé de son existence. “C’est un choix de vie, la possibilité de découvrir d’autres horizons et de se rendre utile. Lors de l’Opération Beryx, je ne suis pas descendu à terre. Mais j’ai géré le déplacement des autres. Je me suis totalement senti concerné”.
“La « Jeanne », c’est une grande famille” “Tout en respectant les règles de vie, il y a à bord un bon esprit, des relations humaines très chaleureuses, d’excellentes relations entre tous, quel que soit le grade. La « Jeanne d’Arc », c’est d’abord une grande famille”. Et Jimmy Magdeleine est un fleuron de cette bonne humeur du bord. “Il a toujours de sourire”, dit son ami le Maître Wilfrid Baptiste, dans la marine depuis 16 ans et qui n’en est pas à sa première campagne. Jimmy est de Saint-Paul comme Wilfrid. Mais si son aîné, marié et père de deux enfants qui l’attendent à Brest souhaite changé d’affectation après sa troisième saison sur la Jeanne et trouver un poste dans un bâtiment océanographique, le jeune Jimmy loin d’être rassasié attend la suite de la deuxième et la troisième avec gourmandise. Mais il va d’abord goûter au bonheur de voir la Jeanne le ramener aux siens.
“Le meilleur boulot qu’on puisse trouver” Dans le bureau des langues, deux jeunes femmes préparent leurs cours. Les Enseigne de Vaisseau Audrey Heiser et Julia Bonnet, la Lorraine et l’Avignonnaise, sont prof d’anglais. Audrey vit sa seconde campagne. Elle en fera encore une puis demandera une mutation à Saint-Mandrier pour vivre une vie de famille avec son fiancé. Julia en est à sa première grande mission. Elle pense rester 4 ans sur la Jeanne. Toutes deux enseignent aux officiers élèves mais aussi à ceux du bord lors de cours du soir. Elles ont débarqué deux fois en Indonésie après le Tsunami. La première au début, pour faire les interprètes entre la Légion qui recherchait un lieu pour installer son camps et les autorités locales. La seconde pour faire du nettoyage dans une école. D’une même voix elles affirment : “C’est beau la « Jeanne », mais c’est dur. C’est plein de moments forts mais plein d’exigences. Mais la « Jeanne » rend des sensations de liberté qui sont à la hauteur. C’est le meilleur boulot qu’on puisse trouver”.
“La « Jeanne » vaut tous les sacrifices” L’Enseigne de Vaisseau Bruno Mussard, 25 ans, du Tampon, est un des 108 officiers élèves qui terminent leur formation sur la Jeanne d’Arc. Mais pour être là, le seul Réunionnais de la promotion a fait d’énormes concessions de vie. Il est marié, père d’un bébé qu’il a quitté à Brest alors qu’il avait 2 mois et demi. Depuis, sa femme est venue à la Réunion et ce matin Bruno va retrouver son petit Gabriel. Il a maintenant 6 mois. “C’est le mauvais volet du dossier. Mais j’étais déjà marié avant de m’engager dans mes étude dans la marine. C’est une décision commune avec ma femme. Pour l’avenir, j’ai postulé pour une affectation à la Réunion. J’aimerais bien être n°3 sur la « Rieuse » ou la « Boudeuse ». C’est une mission passionnante de lutter contre l’immigration clandestine ou les pirates de légine. Et au plan familial, ce serait un plus extraordinaire. J’aurais au moins l’occasion de voir grandir mon fils. Mais aujourd’hui, je ne regrette rien. La « Jeanne d’Arc » vaut tous les sacrifices”.
“10 000 enfants va cinés” La Jeanne d’Arc, c’est aussi un navire doté de capacité hospitalière. Son hôpital qui occupe 120 m2 sur le pont hangar est très accessible aux moyens aériens. Bloc opératoire, radio, réanimation, salle de soins, labo d’analyses, 12 lits, le centre hospitalier est servi par un médecin chef, Francis Robin, assisté de deux médecins réservistes, mais aussi d’un généraliste, d’un chirurgien, d’un dentiste, de six infirmiers dont un anesthésiste et un laborantin. La Jeanne est donc un bâtiment très bien adapté aux missions humanitaires et il l’a démontré en Indonésie, où 10 000 enfants ont été vaccinés contre la rougeole, et où ses médecins ont dressé un très utile bilan épidémiologique chez les enfants après des visites dans les villages de la région dévastée.
La boutique ne ferme jamais Le jour, c’est le second maître Dominique Croissant, le breton de Quimper, qui œuvre en pâtisserie, et la nuit, c’est Yohann Lehebel, le Nantais qui prend le relais pour fabriquer les 230 baguettes et les viennoiseries du petit déjeuner, les 100 pains moulés du déjeuner et du dîner. La boutique ne ferme jamais. A peine une équipe a-t-elle terminé son ménage que l’autre s’installe. La passation de pouvoir se fait vers 7 heures et 19 heures. Dominique Croissant connaît déjà très bien la Réunion. Il y a été basé 3 ans alors qu’il était en poste sur l’Albatros. C’était juste avant son affectation sur la Jeanne d’Arc. Il y a toujours des amis. Yohann Lehebel, lui est en terre inconnue. Quand il en aura fini avec ses potes, Dominique Croissant pourra toujours passer le relais à son ami le boulanger. Comme sur la Jeanne.
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